Appel à communications 2013-2014

« On nous a parlé du monde avant de nous le laisser voir. Nous imaginons avant d’expérimenter. Et ces préconceptions commandent le processus de la perception » [1].

La notion de préconstruit [2], se décline en une liste conséquente de synonymes. Clichés, stéréotypes, lieux communs mais aussi idées reçues, poncifs, doxa, topoï, préjugés, archétypes, mythes, banalité, code, forme fixe, etc. s’articulent autour d’un noyau commun : les images et les formules préconstruites qui peuplent notre imaginaire et, partant, traversent aussi bien les champs de la production que ceux de la réception artistiques. La variété des termes et leur polysémie soulignent l’importance du phénomène et mettent en lumière son caractère transdisciplinaire. Si l’on se réfère à l’ouvrage de Ruth Amossy, les notions de stéréotype et de préjugé concernent davantage la théorie de la communication interculturelle. La sociologie les décline toutes deux sous le concept de représentations sociales. Le cliché désigne, quant à lui, « un fait de style ou une figure de rhétorique usée » et le poncif un « thème purement littéraire » conventionnel [3], signalant le domaine de la littérature. En rhétorique, le lieu commun consiste en l’ « opinion partagée et couramment énoncée par le vulgaire ».

Quels sont les liens qui unissent ces termes liés au préconstruit ? Que révèle le fait d’en employer un plutôt qu’un autre ? Quelles sont les connotations attachées à ces termes ? D’un point de vue diachronique, comment les époques et les courants artistiques se sont-ils situés par rapport à ces concepts ?

Une première interrogation, d’ordre lexicologique et épistémologique, consisterait à questionner les définitions et les usages de la notion de préconstruit à travers le temps, en fonction des disciplines universitaires, voire en fonction des objets d’étude de ces disciplines.

A cet égard, Ruth Amossy, s’inscrit en marge de la psychologie sociale, qui considérait le préjugé comme une « sclérose des catégories interprétatives […][à combattre :] il faut apprendre à voir et à re-voir, briser les apparences habituelles et la structure faussement éternelle de nos schémas intelligibles » [4]. Pour elle, au contraire, le stéréotype s’avère « indispensable à la vie communautaire » en tant qu’il permet la cohésion d’un groupe. Ladmiral et Lipiansky notent également que les stéréotypes sont nécessaires pour qu’une identité existe [5]. C’est la « forteresse de la tradition » [6] dont parle Walter Lippman à l’origine du terme en 1922 [7]. Le stéréotype peut également être considéré comme un instrument opératoire de représentation pratique, susceptible d’engendrer des choix et des actions par l’opération catégorielle et la simplification qu’il permet. Dans le cadre de notre séminaire, il serait intéressant de voir comment les œuvres artistiques mettent au jour ce débat entre vision du préconstruit qui bride l’interprétation et la compréhension ou, au contraire, qui permet l’accès à la connaissance ou la cohésion d’un groupe. Il est à noter que le préconstruit peut tout aussi bien être moteur dans le processus de création de certaines œuvres : la caricature, par essence, opère par simplification de traits. Le stéréotype s’inscrit dès lors comme un moyen efficient de désacralisation pour tendre vers la finalité recherchée : le rire [8].

Dans le domaine artistique, l’importance que les époques et les courants artistiques décernent à l’originalité contribue aussi, par dichotomie, à donner sens à la notion de cliché. Si l’on suit les définitions de Ruth Amossyet Michael Riffaterre, le cliché se présente comme un préconstruit au carré en ce qu’il fige un stéréotype dans un fait stylistique donné : « Il importe de bien souligner que la stéréotypie à elle seule ne fait pas le cliché : il faut encore que la séquence verbale figée par l’usage présente un fait de style » [9]. Pourtant ce double figement, à la fois thématique et stylistique, n’est pas investi ni reçu de la même manière suivant les époques. Les topoï font partie intégrante de l’inventio dès l’Antiquité, conception qui, sous une forme différente, a toujours cours au Moyen-Age et jusqu’au siècle classique. L’époque romantique opère, quant à elle, un tournant en transformant radicalement le statut du préconstruit sous l’effet du primat de l’originalité. Ce n’est qu’au cours du xxe siècle que s’initient la reconquête de ses formes et la réhabilitation de ses fonctions.

Voici une proposition non exhaustive de pistes de réflexion :
– Quelles axiologies en fonction des sujets, des époques, des champs de recherches considérés ?
– Comment le préconstruit se définit-il en fonction de l’objet étudié ?
– Quelles fonctions, parfois complémentaires, parfois contradictoires remplit-il
– Comment justifier sa pérennité ?
– Quels seraient les liens entre les formes du préconstruit et le mythe ?
– Le rôle du récepteur et les problématiques liées à l’horizon d’attente.
– Les « scènes à faire » au cinéma et en peinture.
– Les effets d’intertextualité ou intericonicité.
– Que devient le cliché en traduction ?
– Préconstruit et sociologie (les préjugés discriminatoires, leur circulation, renouvellement, …).
– La littérature de vulgarisation (manuels scolaires…).
– L’utilisation économique du préconstruit (publicité, marketing…).

Ce séminaire est organisé par les doctorants de l’équipe MARGE (Lettres, université Lyon 3). Pour l’année 2013-2014, il s’adresse en priorité aux doctorants d’autres centres de recherches et d’autres établissements qui trouveront là un lieu privilégié d’expression et d’échange. Le croisement de plusieurs disciplines (littérature, cinéma, histoire, sociologie, philosophie, etc.) figure par ailleurs parmi les priorités de ces séances.

Les propositions de communication ne dépasseront pas 500 mots et seront accompagnées d’une courte bio-bibliographie de l’auteur (150 mots maximum). Merci de les envoyer à l’adresse seminairedoctoral.marge@gmail.com avant le 1er juillet 2013.

[1] LIPPMANN Walter, Public Opinion, New York, Macmillan, 1922 cité par ROZE Xavier « Stéréotypes sociaux », in Encyclopedia Universalis, Corpus 17, France S.A., 1997, p. 200.
[2] AMOSSY Ruth, Les Idées reçues, Paris, Nathan, 1991.
[3] AMOSSY Ruth, Ibid., p. 33.
[4] BOURDET Yvon, Préjugés français et préjugés allemands, étude empirique concernant un millier de jeunes Allemands et de jeunes Français des deux sexes vivant ensemble dans les camps de vacances, (sondage réalisé avec l’aide de l’office franco-allemand pour la jeunesse), publié par le Secrétariat général de l’Office franco-allemand pour la jeunesse, 1966-1967, p. 87.
[5] LADMIRAL Jean-René et Edmond Marc LIPIANSKY, La communication interculturelle, Armand Colin, Paris, 1989, p. 221.
[6] LIPPMAN Walter, cité par BOSCHE Marc (dir.), Le management interculturel, Paris, Nathan 1993, p. 65.
[7] La notion de stéréotype est apparue en sciences sociales à l’occasion du développement de la théorie des opinions et est attachée au nom de Walter Lippman. Celui-ci utilise le terme en 1922 afin de rendre compte de l’aspect schématisé et simplifié des opinions véhiculées par les discours publics, opinions qui sont autant de voies d’accès au monde.
[8] AVELOT Henri, Traité de la caricature et du dessin humoristique, Henri Laurens, Paris, 1932.
[9] RIFFATERRE Michael, Essais de stylistique structurale, Paris, Flammarion, 1971, « Fonctions du cliché dans la prose littéraire », Essais de stylistique structurale, p. 162.

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